Le site légendaire de Men Dogan à Trégunc
Men Dogan doit sa notoriété à sa dénomination qui signifie la pierre des cocus ou, plus pudiquement selon certains éditeurs, la pierre de la fidélité. Cette roche est située dans un champ à Kerouel, au bord de la route de Concarneau ; la commune est réputée pour ses mégalithes soi-disant témoins d’un culte druidique. Men Dogan tremble depuis longtemps en position d’équilibre sur une roche par l’effet de l’érosion. Jacques Cambry la mentionne en 1794. Cette roche branlante est citée par plusieurs auteurs du XIXe siècle 1.
Gustave Flaubert et Men Dogan
En juin 1847, lors de son voyage en Bretagne avec son ami Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, quittant la Ville-Close de Concarneau, se rend à Trégunc : « Dans l’intervalle de deux ondées nous passâmes les portes et le pont-levis pour aller à une lieue de là voir la pierre branlante de Trégunc… À mesure que nous avancions, des pierres disséminées sur le sol augmentaient de nombre et de grandeur… Au milieu d’elles se dresse, sur une hauteur de onze pieds, un cône de granit renversé, posé sur une saillie de rocher presque à fleur de terre. Telle est la fameuse pierre branlante de Trégunc que les maris autrefois venaient ébranler pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de la chasteté de leurs épouses. Si la pierre remuait, cela voulait dire : vous l’êtes 2 ! et si elle ne bougeait : revenez demain. Des auteurs assurent l’avoir mise en mouvement, mais pour nous, qui sommes célibataires, elle est restée aussi inébranlable à tous nos coups d’épaule que l’aurait été la grande pyramide d’Égypte 3. »
Men Dogan en photo
Men Dogan a été mis à l’honneur par de nombreux photographes du début des XIXe et XXe siècles ; ils en ont tiré moult cartes postales. On y voit des enfants posant, quelques-uns juchés sur la pierre, en sabots ou pieds nus, le bâton de petit vacher à la main. Ils attirent le touriste en apportant des bouquets de fleurs sur le site et, en échange d’une petite pièce, indiquent la technique pour faire bouger la pierre. Pour les étrangers un peu pingres, la roche est bloquée par un galet !

“Vue prise en contrebas sur la pierre des Cocus. Devant elle se trouvent des paysans et des paysannes en costumes breton de Pont-Aven. Ils sont tous tournés vers la pierre. Trois vaches sont également présentes.”
Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais
Souvenirs d’enfance
Yves Cariou raconte dans Souvenirs d’enfance que, dans les années 1930, les enfants ne connaissent pas la légende, ce sont des histoires d’adultes, et il ajoute : « Tout gamin, je me rends souvent avec mes copains dans nos champs de Keroul 4 , héritage du grand-père Corentin, aider au travail ou garder les vaches, la roche est alors bien dégagée. Nous connaissons bien les deux façons de la bouger facilement, au genou d’un côté, à l’épaule de l’autre, et les montrons à plusieurs personnes. Il nous faut surveiller Anatole, le vieux commis des Tanguy, qui voudrait bien se réserver les pièces des touristes et, un bâton à la main, il nous chasse souvent des lieux. »

Roche christianisée
Sur le sommet de cette pierre on observe un trou carré qui donne à penser qu’elle aurait pu recevoir une croix chrétienne, Pierre-Louis Le Maître l’affirme dans un article publié dans Le Patrimoine des Communes du Finistère. D’autres monuments situés en différents points de la commune ont été christianisés, le menhir de Kerangallou au lieu-dit Beg-Rouz-Vorc’h ou encore la stèle de Kernallec et probablement aussi la stèle de Kerven. Si le site de Men Dogan a un jour été christianisé, ce n’est certainement pas à la mémoire de ce seigneur impie dont l’auteur nous rapporte les outrances (lire ci-après), mais probablement pour une tentative de christianisation d’un lieu marqué par des rites païens ancestraux. Il pourrait en effet s’agir d’une roche divinatoire qui, selon les archéologues du XIXe siècle5, mise en mouvement servait à interroger l’avenir chez les Celtes, les réponses étant interprétées par les druides (Le Chevalier de Fréminville, 1832). De nombreux éléments du folklore populaire breton sont empruntés aux anciens rites celtiques.
Pierre de légendes
Les légendes qui entourent Men Dogan, autrefois transmises oralement, ont fait l’objet de nombreuses transcriptions pas toujours concordantes quant à la signification de ses vacillations. Ces récits présentent un intérêt patrimonial en entretenant la mémoire collective attachée au paysage et à la culture locale. Ce site est inscrit à l’Inventaire national du Patrimoine immatériel en France depuis 2010 et bénéficie d’un label dans la catégorie « Les rituels 6 »; les Amis du Patrimoine de Trégunc ont contribué à son obtention.

Du temps des seigneurs
La légende qui suit se classe dans la catégorie des légendes attachées à la religion catholique, elle est basée sur la punition des péchés et la vengeance. Le surnaturel aboutit ici à l’explication de la particularité de la roche branlante, plus connue sous le nom de Men Dogan, la pierre des cocus. Les légendes étaient autrefois transmises oralement de génération en génération. Celle-ci, qui s’approche du conte tout en s’appuyant sur la spiritualité, l’a-t-elle vraiment été ou est-elle pure création de l’auteur pour les besoins d’une cause qu’il défend ? Elle a été publiée en 1898 en trois épisodes dans La France illustrée, journal littéraire, scientifique et religieux (n° 1220, 1221,1222) consultable sur le site Gallica.bnf.fr.
Après un excellent déjeuner auquel j’avais fait vaillamment honneur, j’allai me dégourdir les jambes dans cette charmante petite ville qui a nom Pont-Aven.
Je passai d’abord devant quelques moulins antiques et curieux jetés à la diable sur la rivière qui, de ses eaux capricieuses, enserre les nombreux rochers çà et là couchés dans son lit. En face, le soleil se jouait dans les arbres du Bois-d’Amour et s’irisait dans les eaux de l’Aven qui, comme un miroir, reflétait fidèlement tous les objets de ses rives.
Toujours flânant, je grimpai sur la petite colline qui se trouve au bout du quai et, le nez au vent, j’allai droit devant moi, en pleine campagne. Je finis bientôt par arriver à une ferme où — bien des fois déjà — je m’étais arrêté. Par bonheur, j’y trouvai la mère Gaud Kermen qui — très causeuse — m’affectionnait quelque peu, parce que j’aimais à l’entendre conter des histoires qui étaient toujours « la vérité vraie » suivant elle.
Ce jour-là, la bonne vieille me fit encore le meilleur accueil et voici ce qu’elle me conta :
« Il est, vous le savez, dans un champ bordant, à droite, la route de Trégung à Concarneau, une énorme pierre que – malgré son poids considérable – un enfant peut faire remuer sans grands efforts. Or, cette pierre, qui sert d’amusement à tous, a une histoire que je suis certainement la seule à connaître d’une façon précise.
Ceci se passait au temps où le pays de Kerné était hérissé de châteaux fortifiés et où le pauvre monde, à la merci des seigneurs barbares, n’avait, pour se consoler de la misère qui l’accablait, que la prière et la religion, dans laquelle il trouvait la promesse d’une vie meilleure. Alors il y avait dans un château, près de Trégung, un terrible et cruel seigneur, le comte Guernaon, qui répandait la terreur bien loin autour de lui. On ne le voyait que bardé de fer et juché sur un immense cheval qui semblait faire corps avec lui. Toujours une troupe d’estafiers l’accompagnaient dans ses expéditions et le sol tremblait sous leurs pas lorsqu’ils parcouraient le pays. Malheur à quiconque se trouvait sur leur chemin ; tout devait céder devant eux, car ils ravageaient tout.
Jamais le comte ne s’était laissé attendrir, aussi l’appelait-on le seigneur au cœur de granit.

Il était impie et sacrilège, il avait horreur de tout ce qui était religion, s’emparait des vases sacrés et des objets précieux qu’il trouvait dans les églises, et mettait à mort tous les prêtres qu’il rencontrait. Aussi, depuis longtemps nul religieux ne s’était-il aventuré sur le territoire du terrible seigneur.
Retiré dans son manoir sombre aux murailles élevées — d’où, une fois entré, on ne sortait plus — le comte se livrait, disait-on, à toutes sortes de pratiques sacrilèges et infâmes, et se plaisait à faire mourir lentement, dans mille souffrances, ceux dont il avait résolu la perte.
Les malheureux sujets, toujours à sa merci, vivaient dans une terreur continuelle, et, n’étant plus soutenus par la religion, abandonnés par ceux qui autrefois les consolaient, ils se cachaient dans les forêts comme les sauvages, désespérant de voir jamais finir le terrible joug que sur eux faisait peser le cruel seigneur au cœur de granit.
Or, un jour, arriva un tout jeune prêtre à la figure douce et timide qui — sans crainte — parcourut le pays et s’appliqua à en réconforter les malheureux habitants. Et lorsque ceux-ci, gagnés par ses saintes paroles, mais craignant pour sa vie, lui disaient de fuir — certains que le comte, apprenant sa présence dans le pays, se mettrait à sa recherche et le ferait mourir — il répondait simplement : « Je suis venu par ordre de Dieu ; que sa volonté soit faite ! »
Grâce à lui, les malheureux serfs se sentirent renaître et tous accouraient entendre les saintes paroles qui calmaient leurs douleurs, et – dans les chapelles improvisées qui souvent de place changeaient – ils oubliaient le comte cruel et les misères que par lui ils enduraient.
Mais ce qui devait arriver arriva.
Le comte Guernaon finit par connaître la présence du jeune prêtre, et, furieux de se voir braver, il entra dans une violente colère, jurant d’exterminer tous ses sujets jusqu’au dernier.
Or, il apprit que justement ce jour-là, à mi-nuit, le prêtre devait officier devant tous, en commémoration de la naissance de Jésus, fils de Dieu. Une plus belle occasion ne pouvait se présenter pour le comte ; aussi prépara-t-il immédiatement son expédition impie.
Déjà tous les fidèles étaient groupés autour du prêtre, et le saint Sacrifice de la messe de Noël était commencé, lorsque tout à coup un bruit lointain annonça que le comte sortait de son château. Les malheureux paysans épouvantés s’apprêtaient à fuir de tous côtés, quand, toujours calme, le jeune prêtre, de sa voix douce et inspirée, leur dit :
« Ne craignez rien, ò mes frères ; aujourd’hui doit s’accomplir la justice de Dieu, aujourd’hui votre maitre impie doit expier ses crimes. »
Et, tranquille, il reprit la célébration du Saint Mystère.
Cependant s’approchait toujours la troupe du seigneur ; l’on entendait déjà le heurt des épées contre les armures et l’on distinguait une masse sombre s’avançant rapidement, quand soudain — entouré d’une éclatante auréole — l’on vit avancer un tout jeune enfant vêtu de blanc. Aussitôt les bandits sacrilèges s’arrêtèrent et petit Jésus — car c’était lui — s’avançant toujours vers le farouche seigneur qui maintenant de tous ses membres tremblait :
« Arrête, dit-il, ò mauvais comte ; en cette nuit sacrée le méchant ne peut rien. Tu as déjà accompli trop de crimes, ò toi qui fis périr les serviteurs de mon Père et tant d’autres innocents ; ton heure est venue, car la mesure est comble. Tu trembles, maudit, devant un enfant ! Eh bien ! ce sera ton sort désormais jusqu’à la fin des siècles. Toi, le seigneur au cœur de granit, tu seras changé en pierre ; toi qui fis trembler tant de monde, le plus petit enfant te fera trembler à son tour. Et vous, race damnée, qui aidiez dans ses crimes ce tigre altéré de sang, pierres vous serez aussi – de par la volonté de mon divin Père ! »
Il dit, et aussitôt la métamorphose s’opéra.
Tout autour de l’énorme pierre tremblante sont enfoncés en terre de nombreux rochers, autour desquels rien ne peut pousser. Et, depuis, le pays a retrouvé sa tranquillité et son bien-être, et les enfants, ainsi que les étrangers, s’amusent à faire trembler la roche informe qui fut autrefois le terrible comte Guernaon.
Louis BEAUFRÈRE
L’auteur : Louis Beaufrère

Louis Martial Paul Beaufrère, journaliste breton, naît à Quimperlé le 1er juillet 1869 et décède à Pontivy le 19 juillet 1940. De 1893 à 1912, il dirige la rédaction de L’Union agricole et maritime, un journal créé en 1884 à l’initiative du conseiller général de Quimperlé James Monjaret de Kerjégu, un riche propriétaire terrien et ancien diplomate résidant à Scaër. Ce journal exprime alors les idées républicaines d’un catholique convaincu hostile aux lois du ministère Émile Combes limitant l’influence de l’Église catholique et sert les ambitions politiques de Kerjégu qui sera élu député à quatre reprises. Louis Beaufrère est l’un des signataires de la lettre de soutien au député sortant lors des élections législatives de 1898 (L ’union agricole et maritime des 3 et 29 avril 1898).
Le château de Trévarez, situé dans la commune de Saint-Goazec, a été construit à la fin du XIXe siècle par James de Kerjégu, président du conseil général du Finistère pour accueillir ses relations mondaines7.
Émile Combes entre au ministère de l’Instruction publique en 1895. En 1902, il est désigné président du Conseil et conduit alors une politique fortement anticléricale qui mènera en 1905 à la loi de séparation des Églises et de l’État. Il démissionne avant que cette loi ne soit promulguée le 9 décembre 1905, à la suite de l’affaire de fichage politique et religieux mise en place dans l’Armée en lien avec l’affaire Dreyfus, la gauche portant des accusations d’anti-républicanisme à l’encontre des officiers.
L’Union agricole du Finistère devenue L ’Union agricole et maritime, était un journal local d’informations générales. Ses orientations éditoriales ont varié selon les propriétaires successifs. Louis Beaufrère, rédacteur de L ’Union agricole, fait partie des invités lors de l’inauguration du canot de sauvetage Ernest Crevat-Durand à Trévignon le 8 septembre 1907, aux côtés entre autres de monsieur de Kerjégu, député, président du Conseil général du Finistère, membre du Conseil d’administration de la Société centrale de sauvetage des naufragés, délégué pour présider la cérémonie8. En 1910, à Quimperlé, le député-maire crée une imprimerie concurrençant celle du journal local entraînant quelques combines politiques (journal Gil Blas du 30 mars 1910) !
Louis Beaufrère dirige ensuite d’autres journaux, La Côte d’Armor, La République du Sud-Ouest et La Bretagne à Paris créé en 1923, organe officiel de la Fédération des sociétés bretonnes de la Seine puis organe des originaires de Bretagne, enfin seul organe des Bretons résidant hors de Bretagne. Personnalité parisienne, Louis Beaufrère s’attache à réunir les Bretons de la capitale, à présenter les particularités de la Bretagne9 et à organiser différentes festivités en lien avec sa région natale.
La légende de Mao
par Ernest Du Lanrens de la Barre (1863)
La roche tremblante de Trégunc a inspiré un conte que l’auteur, Ernest du Laurens de la Barre, aurait recueilli d’un charretier, et dans lequel le tremblement de la pierre sous l’effort d’un amoureux est responsable de son désespoir et de celui de sa fiancée (Louis Pierre Le Maître).
Ci-dessous le conte transcrit de la revue Sous le chaume éditée par A. Cauderan (Vannes) en 1863.
Diaporama et démonstration
Sources
• La France illustrée : journal littéraire, scientifique et
religieux, n°1220 à 1222, avril 1898, gallica.bnf.fr
• Souvenirs d’enfance, Yves Cariou, Les Amis du Patrimoine
de Trégunc, 2021
• Faire trembler les roches de Trégunc, dossier du ministère
de la culture, 1998
• Le Foyer breton : bibliotheque.idbe.bzh
Notes
- Cambry, de Fréminville, Sébillot, Toscer, Flaubert, Laurent de La Barre qui en a fait le sujet d’un conte…
- Certains auteurs disent le contraire !
- https://fr.wikisource.org/wiki/Par_les_champs_et_par_les_grèves/Bretagne
- Prononciation des anciens Tréguncois
- Les archéologues du XIXe siècle étaient appelés antiquaires
- Voir le site https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Patrimoine-culturel-immateriel/Le-Patrimoine-culturel-immateriel/L-inventaire-national-du-Patrimoine-culturel-immateriel puis [Les rituels]
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Château_de_Trévarez
- Annales du sauvetage maritime, 3e fascicule de 1907, gallica.bnf.fr
- Bulletin de la Société d’excursions des amateurs de photographie, novembre 1933, gallica.bnf.fr



























































