Les sauvages de Trévignon

Je vous parle d’un temps que les moins de quatre-vingts ans ne peuvent pas connaître. Trévignon d’aujourd’hui ne ressemble en rien au Trévignon d’alors. De Trégunc, une route minable vous menait à la Pointe et s’arrêtait à la mer. Bien plus tard, la route de la corniche vint donner à la région son extension actuelle.

Les terres de lande et à lapins bordant la mer, ne valant pas un radis, ont pris une valeur considérable. De région arriérée, Trévignon est devenu moderne. « Les Sauvages de Trévignon », c’est ainsi que nous étions surnommés ; il est vrai qu’à part les notables et quelques pédants, tout le monde s’exprimait en breton.

L’école

À cinq ans (en 1938), lorsque je suis allé à l’école de Saint-Philibert, je ne parlais pas un mot de français. Pour nous, au départ, ce fut un réel handicap. Dans nos rédactions, transcrire le breton mot à mot en français donnait des résultats épous­touflants. Les expressions idiomatiques en breton ne veulent rien dire en français. Parfois, à la lecture d’une rédaction que l’instituteur avait sélectionnée, l’auteur rougissait jusqu’aux oreilles tandis que le reste de la classe hurlait de rire, mais « rira bien qui rira le dernier ». À la lecture suivante, la victime du moment s’exclamait plus fort que les autres.

Qu’ils ont eu du mérite, les instituteurs qui nous ont éduqués ! Cela se passait en bonne partie pendant la guerre et je revois encore le visage défait de notre instituteur lorsque les premiers soldats allemands sont rentrés dans la cour de l’école qu’ils venaient occuper.

Pour les écoliers bretonnants, il y eut un moment où un misérable politicard eut la triste idée d’interdire de parler le breton à l’école. Ainsi fut institué « la vache » symbolisée par un objet devenu punitif. Bien sûr, on ne savait pas qui en était le détenteur, la suspicion était générale. Quand on l’avait, bien entendu, on ne parlait qu’en breton et si quelqu’un avait le malheur de dire seulement ya au lieu de oui, il héritait aussitôt de la chose. En fin de journée, l’instituteur posait la question : qui a la vache ? Le possesseur avait droit à une punition pas rigolote du tout : copier à tous les temps et tous les modes « je ne parlerai plus en breton » et parfois, par pur sadisme, l’instituteur ajoutait « pendant la récréation ».

Amusez-vous une fois à le faire et vous conviendrez de l’absurdité de la punition. Rétrospectivement, je pense que ceux qui ont voulu et réussi à détruire la langue bretonne auraient mérité un châtiment autrement plus conséquent que celui de copier des verbes à tous les temps. Connaître le bon usage de l’imparfait du subjonctif n’a jamais aidé personne à relever ses casiers ni à réaliser d’autres activités manuelles. J’aurais souhaité que l’école nous apprenne à lire et à écrire le breton au lieu de l’interdire.

La guerre

Sombre période ! « Quelle connerie la guerre ! » a dit avec justesse Jacques Prévert dans Barbara. À la fin des hostilités, on manquait encore de tout, surtout de pain, il n’est pas sûr que les cochons d’aujourd’hui en consommeraient. Et l’huile ? Les bouteilles affichaient « Royal Salador n’est pas de l’huile mais la remplace », titre pompeux pour un minable ersatz. Heureu­sement, les jardins fournissaient les légumes et la mer le poisson, jusqu’au jour où les bateaux furent interdits de sortie.

Tout manquait. On se chaussait de sabots de bois à semelles cloutées, et trouver des clous était quasi impossible ; lorsqu’il nous arrivait de les casser, le fil de fer servant à les cercler était aussi rare. S’habiller était devenu aussi problématique ; étant le dernier de la fratrie, j’héritais des oripeaux de mes frères ! Pour être mis au rebut, tout devait être usé jusqu’à la trame. Est-il possible de décrire les joies de la Libération ? La fête de la victoire eu lieu sur la place de Saint-Philibert. Les cloches sonnaient à tout va, ça dansait, ça chantait en français, en anglais, en breton, les plus belles voix se mêlaient aux plus minables dans une cacophonie indescriptible. Bien sûr qu’il fallait arroser ça, le cidre et l’eau de vie coulaient à flot, à satiété. Pour ma part, je ne vis point la fin de la fête. Après avoir bu quelques verres et fumé pour la première fois un tabac de jardin, âcre, innommable, je sombrais dans un coma éthylique d’où je fus sorti avec peine. What a shame ! Quelle honte ! Je fus ramené à la maison dans la petite charrette d’Ernest Cras.
À cette époque, une fois la semaine, on faisait des leçons d’antialcoolisme, je n’ai jamais autant rougi, je me serais logé dans un trou de souris tant j’avais honte. Alcoolique à douze ans, quelle déchéance ! Heureusement, le reste de ma vie j’ai su me conduire honorablement sans être un parangon de vertu. Pourquoi aujourd’hui ne ferait-on pas des leçons antidopage dès l’âge de huit ans dans les écoles ?

Tableau des éditions Armand Colin

Dès mon plus jeune âge, j’ai connu les pêcheurs et les choses de la mer. Tout était réservé pour le bon déroulement du métier. Quand mon père réparait ses casiers à crevettes, ça ne dérangeait personne lorsqu’il enlevait la marmite du repas pour placer au-dessus du feu son pot de coaltar1 servant à entretenir les mailles du filet des casiers. Lorsqu’il faisait des trous dans le cadre goudronné des casiers à l’aide d’un tisonnier rougi à l’extrême, il se dégageait une odeur âcre, mais personne ne bronchait. Essayez donc d’en faire autant aujourd’hui ! Ainsi allait la vie, on faisait partie, même avec une certaine fierté, des « Sauvages de Trévignon ».

Le pèlerin

Cela me ramène à la grande nouvelle : Marc Salomon a ramené à Porz-Mouzec un poisson énorme que personne n’avait jamais vu.
La nouvelle fit vite le tour de la région ; les gens, à pied, à vélo pour ceux qui en possédaient en état de rouler ̶ point d’autos, il n’y en avait pas ̶ accoururent sur les lieux pour voir la bête. Les élèves de l’école de Saint-Philibert furent aux premières loges. C’est quoi l’animal ? un cétacé ? un squale ? ça s’appelle comment ? personne n’avait la réponse.
À sa rangée de branchies, aucun doute, c’était un squale. Mais son nom ? en latin on nous apprit qu’il s’appelait cetorhinus maximus. Bigre, du latin ! nous qui avions tant de mal à apprendre le français. On nous apprit aussi que le nom usuel était requin pèlerin, qu’il était inoffensif, se nourrissant unique­ment de plancton que, sa grande gueule ouverte et à vitesse lente, il filtrait au travers de ses fanons.

Le pèlerin (photo Greg Skomal – wikipedia)

Cela se passait en 1942. Ce fut pour Trévignon le début d’une épopée qui fit la richesse de la région. En pleine guerre où toute viande était devenue rare, les cinq tonnes de la bête avaient de quoi satisfaire quelques affamés. En plus, le foie pesait le dixième de l’animal et l’huile qui en était extraite servit à tout en cuisine, elle remplaça toutes les autres devenues introuvables.

Les frites faites à l’huile de foie de pèlerin, on s’en souvient toute sa vie ! Toutes les fibres de mon être en sont encore imprégnées, comme le foie gras cela devrait être inscrit au fleuron de la cuisine française, parlez-en à ceux de mon âge qui y ont goûté. Vous serez vite édifiés. Nos mères saponifiaient cette huile ; rien à voir avec le savon de Marseille, mais ça décrassait. On en faisait aussi des lumignons qui fumaient plus qu’ils n’éclairaient et à la lumière desquels on faisait nos devoirs d’écolier. Pourtant, un soir, une patrouille allemande vint cogner aux volets, nous intimant l’ordre de tout éteindre. Je sais aussi que mon père après avoir passé ses casiers au coaltar n’avait jamais trouvé mieux que l’huile de pèlerin pour nettoyer ses mains. Vous pensez bien que le foie fut vite recherché, on venait de partout dans l’espoir d’être servi.

Le marché noir étant d’époque, un paquet de tabac ou mieux une livre de beurre vous permettait d’être largement satisfait. Et la chair me direz-vous ? Rien à voir avec une tranche de thon. C’était d’une sapidité douteuse qui ne vous incitait pas à en reprendre dans le plat. Un morceau de ce qu’on pourra appeler la joue était un peu meilleur. Je n’ai jamais entendu personne dire qu’il trouvait cela bon.

Pour en revenir à Marc Salomon, aujourd’hui encore, je me demande comment il avait réussi à tuer son pèlerin. À l’époque, toutes les embarcations avaient à bord un harpon court muni d’un manche en bois afin de piquer un dauphin dont la chair délicieuse était appréciée. Mais un pèlerin c’est autre chose, une fois harponné, Marc laissa tout partir avec, au bout du filin, un flotteur fait d’un bidon vide de cinquante litres qu’il fallait suivre jusqu’à la mort de l’animal. Après plusieurs tâtonnements, eurêka ! le harpon, lesté d’un demi-essieu de charrette, mesurait un mètre cinquante. Lancé par des gaillards vigoureux le harpon traversait le pèlerin à tous les coups. Quand toutes les embarcations prirent part à la chasse, les hommes forts furent recherchés. Major de promotion à l’École navale mais fluet, vous n’aviez aucune chance d’embauche devant quelqu’un de bien musclé et dégourdi. Et les gaillards musclés, il en fallait lorsqu’il y avait dix pèlerins ̶ c’est arrivé plusieurs fois ̶ à découper et remonter sur des civières. Il y avait sur le port une effervescence inouïe. Le mareyeur Mouroux était le principal acheteur et Paris la destination prédominante de la marchandise. De mars à fin juin, ce fut l’occupation principale des marins, mais il y eut aussi des moments où les autorités allemandes interdisaient toute sortie.

Après la découpe de l’animal, que faisait-on des déchets et il y en avait : les tripes, les ailerons et la tête étaient laissés à l’abandon, roulant dans le port au gré du ressac. Parfois, un paysan venait se ravitailler pour amender ses terres d’un produit gratuit et efficace qui attirait aussi des nuées de pies et de corbeaux ; tout cela dégageait une odeur pestilentielle qui semblait ne plus déranger personne. Je me souviens aussi, la guerre finie, les prisonniers de guerre allemands affectés au déminage de la côte étaient casernés au château. Au retour d’une journée de déminage, s’ils avaient affaire à un gardien ayant un peu d’humanité, il leur était permis de descendre sur le port pour récupérer quelques restes. À leur retour en Allemagne, ils n’ont pas dû vanter la valeur gustative de la chair du pèlerin.

Quand le circuit alimentaire normal fut rétabli, le pèlerin ne fut plus chassé pour sa chair mais pour l’équarrissage ; l’animal devenait intéressant et c’est la SFIM2, entreprise spécialisée, qui devint le principal acheteur. Puis vint un moment où seul le foie était recherché.
Mon père prit bien sûr une part active à cette chasse. Lorsque j’étais gamin, combien de fois ne l’ai-je vu rentrer défait et dépité, tenant un harpon tordu qui avait laissé échapper sa proie. Une autre fois, c’est sa casquette qui dissimulait à peine une énorme bosse qui le rendait particulièrement triste. Ce jour-là, lorsque le pèlerin fut piqué, il resta quelques secondes sans réaction, c’est le moment que choisit mon père pour empoigner un harpon qui lui semblait mal enfoncé, c’est alors que le pèlerin réagit et le manche du harpon vint heurter le crâne paternel ; mon père se tira à bon compte d’un incident qui aurait pu lui coûter la vie. L ’animal ne se laissait pas faire sans réagir mais il y eut rarement de graves accidents à déplorer.

Débarquement d’un requin pèlerin sur le port de Concarneau (coll. A. Briant)
Une carrière de marin

Pour tous les gamins de mon âge, le certificat d’études en poche, pour les filles c’était l’usine et les garçons la mer. C’est ainsi qu’à quatorze ans j’ai embrassé la carrière de marin. La pêche aux pèlerins était encore d’actualité. Je fus jugé capable de brandir un harpon vers dix-sept ans. La première fois où je fus amené à agir j’étais si stressé que je perdis tous mes moyens. J’enfonçais tellement peu mon harpon qu’il ressemblait à un périscope de sous-marin dans le corps du pèlerin. J’étais confus et l’air de suprême commisération que me lança mon frère me rendit encore plus honteux. « Ce n’est pas encore demain que tu verras ton nom dans les journaux » semblait-il me dire.

Je fis bien vite des progrès et devins digne d’être considéré comme un harponneur convenable. Avec mon frère Arsène, j’appris bien vite ce qu’il ne fallait pas faire. La première erreur, ne jamais piquer à l’arrière de l’aileron dorsal, ainsi blessé l’animal ne perdait pas de sa vitalité et pouvait vous traîner longtemps et fort loin. Il attendait toujours d’arriver à la hauteur de la tête et plongeait son harpon dans la zone des branchies, pas loin du cœur ; les harpons étant jumelés, je lançais le mien aussitôt, le plus près possible du sien dans les zones vitales, amenant bien vite le pèlerin à l’agonie.

André Briant tient un harpon utilisé pour la pêche au pèlerin et un couteau de pressoir pour la découpe de l’animal (phot R. Picard)

Nous n’avions pas affaire à un agneau et il fallait amener la bête le long du bord. On procédait ainsi : le filin retenant l’animal était placé derrière la jambette3 avant, tandis que mon père prenait le retour sur la jambette arrière. On se plaçait tous deux au milieu et, ho hisse, le filin posé sur les avant-bras, on le montait le plus haut possible et on relâchait brusquement tandis que le père prenait le mou ainsi obtenu en retour sur la jambette. Arrivée le long du bord, la bête se débattait encore. Nous avions un genre de lasso en fine chaîne, qu’Arsène avec sa dextérité habituelle arrivait à lui placer sur la queue. On tournait cette chaîne raidie le plus possible sur l’étrave et on embrayait en tournant légèrement afin de faire flotter la tête au maximum et d’y poser une erse4. Ainsi élingué, on ramenait la tête au plus près de la jambette arrière, l’animal ne pouvait plus bouger. À ce moment, on libérait les harpons. Arsène avait une combine bien à lui, il présentait la bête ventre en l’air et il était alors facile d’enlever les harpons. À l’aide d’un long couteau emmanché, on ouvrait le ventre du pèlerin pour accéder au foie. Nous avions un haveneau muni de grandes mailles qui nous permettait de remonter des tranches d’une cinquantaine de kilos que des bras musclés passaient par-dessus bord et que nous laissions tomber dans la cale du bateau. Le foie prélevé, l’animal n’avait plus aucun intérêt ; sans vergogne, on laissait le cadavre couler là où l’on se trouvait et l’on repartait pour une nouvelle aventure.

Un jour, et ceci n’est pas une histoire de hâbleur marseillais, nous avons capturé huit pèlerins et sommes rentrés à Trévignon avec quatre tonnes de foie. Mais le débarquement ne se fit pas en claquant des doigts. La pesée se faisait là où se trouve l’actuel local de vente.

Les civières étaient chargées au maximum et au bout de quelques remontées, nous patinions dans l’huile qui s’échappait de la caisse utilisée pour le transport. Il fallait donc aller prendre du sable à la plage voisine et l’étaler sur la cale pour la rendre à nouveau praticable. À la fin de l’opération, nous n’en pouvions plus. Arrivé à la maison, le repas n’étant pas tout à fait prêt, les bottes enlevées, je me suis allongé, tel quel, sur mon lit et j’ai sombré instanta­nément dans un sommeil d’où je ne suis sorti qu’au petit matin ; « Qui dort dîne », jamais ça n’a été plus vrai. C’était un métier pénible mais exaltant, nous nous étions forgé des muscles d’acier par un body-building dont rêvent les mignons d’aujourd’hui. À l’intérieur de nos mains, il y avait une peau comparable à celle qui se trouve sous une patte d’éléphant mais nous étions sains et heureux de vivre, qui donc aujourd’hui ne voudrait partager de pareils moments ? Jusqu’à mes vingt ans, tous les printemps, j’ai pratiqué intensément cette pêche. Mon service militaire fini, je suis parti en mataf à Saint-Jean-de-Luz, où j’ai été démobilisé, pour apprendre la pêche au thon à l’appât vivant.

En 1955, pour la dernière fois, j’ai piqué un pèlerin. Nous revenions de Concarneau, Arsène, mon père et moi, lorsqu’à mi-parcours un aileron se fit voir. « On va lui régler son compte à celui-là » dit le père. Nos harpons avaient dû atteindre les parties vitales d’après la flaque de sang qui rougissait l’eau, l’animal était quasiment foudroyé. En tirant sur le filin, je le remontais facilement tout seul. Je n’ai jamais compris pourquoi mon père ne voulut pas passer à l’action avant d’avoir fini sa cigarette. « Allons-y ! » dit-il, et ho surprise ! il n’y avait plus qu’un bout de filin coupé net. Dans l’agonie, en se roulant, l’animal avait dû faire passer le filin sur les lames des harpons aiguisés à l’extrême et le tranchant net. Tout était perdu : le pèlerin et surtout les harpons.
Après ce fâcheux épisode, nous n’avons jamais plus eu affaire aux pèlerins. Les regards se tournaient vers l’Afrique où la pêche au thon, une autre aventure, commençait.

Pour en revenir aux activités dues à la pêche aux pèlerins, il n’y avait pas que les pêcheurs, il fallait du monde pour tailler, trancher et remonter tout cela, il fallait aussi des mareyeurs. Francine Penven, employée du mareyeur Le Mouroux, était la personne qui m’a le plus épaté. Elle était préposée à la pesée de toutes les civières qui étaient remontées. En fin de journée, il fallait la voir faire l’addition finale : une vraie machine à calculer ; avec elle, les chiffres défilaient à une vitesse incroyable et elle ne se trompait jamais.

L ’hiver, quand les bateaux s’adonnaient à la pêche à la crevette dans les fonds vaseux et sableux, c’est elle qui cuisait et triait les apports. Il fallait voir à quelle vitesse elle triait la marchandise. Son fils Michel me disait il y a peu, qu’un jour, il y eut une tonne d’apports, chiffre à peine imaginable. Toutes ces activités n’existent plus, mais les « Sauvages de Trévignon » ont su faire de leur région un coin attractif particulièrement recherché.

Ma poitrine est vierge de hochet5, mais “Sauvage de Trévignon”, oui j’en revendique le titre.