Ra, c’est un nom étrange pour un ruisseau qui a beaucoup à raconter. Je tiens l’information de Robert Sellin et, le questionnant sur l’orthographe et la signification de ce nom, je n’ai pas eu de réponse. Ma curiosité piquée, je me suis intéressé à ce petit ruisseau qui prend naissance du côté de Kergleuhan, parcourt 3,5 km avec un dénivelé de 40 m et se jette dans le Minaouët. Le modeste bassin versant du Ra couvre environ 360 hectares (7% des 5060 hectares de la commune).
Note : cet article a été publié dans le Ma Bro N°28 (déc 2023) avant que les tempêtes Ciaran et Domingos de novembre 2023 ne viennent abîmer nos paysages, il fait ici l’objet de quelques mises à jour et compléments.
Les cours d’eau représentés sur la carte ci-dessus, concernés par les règles des « Bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE)1, sont identifiés en 2025 et leur représentation est consultable sur le site cartes.gouv.fr (voir les cartes Eaux intérieures, Hydrographie).
Comment écrire le nom de ce ruisseau ? Râ comme le dieu du soleil égyptien serait présomptueux. Rat, on pense à ce rongeur qu’en général on apprécie peu, non ? bien qu’une personne âgée riveraine de ce ruisseau depuis sa naissance m’ait affirmé qu’il s’appelait Rattig bihan, le suffixe ig signifiant petit, tout comme l’adjectif bihan. Albert Deshayes dans son Dictionnaire des noms de lieux nous apprend que ra pourrait procéder de l’ancien français rai, « filet d’eau ». C’est donc tout simplement le ruisseau ! D’ailleurs, du côté de Pont-Kerbrat, on retrouve une récente impasse du Ruisseau ! Pour le marin-pêcheur, ra serait la raie.
La source
Ce ruisseau prend sa source du côté de Kergleuhan, à Ster-Laë dit-on, (lavoir d’en haut), cela sous-entend qu’il y avait un lavoir d’en bas. Les plans cadastraux de 1845 et les états de section de 1846 nous fournissent quelques renseignements à ce sujet. Sur la feuille C1, au bord du chemin menant de Trégunc à Névez (aujourd’hui la route de Kergleuhan), la fontaine apparaît, le nom de la parcelle (feuille C1, n°203) le confirme, Tachenn feunteun c’est-à-dire la parcelle de la fontaine. Y avait-il un lavoir ? il ne figure pas sur ce plan. Les prés voisins se nommentPrat feunteun d’al laë, le pré de la fontaine d’en haut. À une centaine de mètres de la fontaine, un autre ru prend sa source qui se situe aujourd’hui à proximité de la nouvelle route de Névez2. Ce pourrait également être la source du Ra. Les deux ruisseaux se rejoignent au bord de Prat gouez, la prairie sauvage, et les eaux mêlées passent à proximité de Parc tammig dour, littéralement « champ un peu eau », un champ qui aurait tendance à être un peu humide, vu le ruisseau qui coule à proximité. Aujourd’hui, la rue qui avoisine ce champ s’appelle Gwaremm-Tammig-Doue, trois mots qui signifient « garenne, un peu, lavoir », lavoir pour doue. À Trégunc, le terme gwaremm est souvent traduit par garenne et prend le sens de chemin, cependant sur l’ancien cadastre on trouve en plusieurs endroits le terme karront pour désigner un chemin, quant au mot doue, est-il usité à Trégunc ?
Le lavoir et la fontaine de Ster-Laë
Notre cours d’eau quitte les abords de l’école Diwan et longe les jardins des temps mêlés. Une zone humide au droit de l’ancienne ferme de Kermarc’h a été préservée, pas la ferme, rasée en 2024 pour faire place à de nouveaux logements ; autrefois, il y avait là, dans le pré nommé Prat goué (goué a la même signification que gouez) sur la rive droite du ruisseau, un lavoir et une autre fontaine qui venaient grossir les eaux de notre humble Ra. Le voilà à présent dans Prat goué d’an traon, An traon signifie en bas, nous y sommes donc, il y avait bien un lavoir d’en haut et un lavoir d’en bas. Les rejets de châtaigniers devaient croître dans les parages, on retrouve en effet plusieurs fois le mot québren (kebrenn, châtaignier), dans le nom des parcelles voisines.
Et puis, le Ra joue à cache-cache, il disparaît plusieurs fois sous terre, réapparaît puis se cache plus longuement. Le plan cadastral de 1845 le laisse à l’air libre jusqu’à l’entrée du bourg, au niveau du nouveau cimetière, le cimetière neuf comme inscrit sur l’état de section. Il n’y a pas encore d’habitations à cet endroit, la pente oblige le ruisseau à changer de direction. Les hommes ont aménagé un pont pour qu’il passe sous le chemin qui mène à Kergleuhan, c’est Pont-Locquer.
Avant le tout-à-l’égout
D’après Robert Sellin, cet endroit s’appelait Ster-Poloker,ster se rapportant aussi bien à la rivière qu’au lavoir suivi de polok signifiant en vannetais oisillon et au sens figuré mioche3, marmouz ; le er marquerait le pluriel dans poloker4. Était-ce un lieu prisé par les enfants qui venaient jouer à proximité du ruisseau ? En lisant la suite, on n’ose l’imaginer ! Peut-être fallait-il entendre,Ster-Pont-Loker, devenu Ster-Poloker, le mot pont ayant perdu ses deux dernières consonnes5. Autre hypothèse, po viendrait de pot (paotr) garçon, suivi de loker issu de lonker, buveur intempérant, ou Loker, nom de personne. N’est-ce pas à cet endroit que le distillateur itinérant installait autrefois son alambic ?
Toutes les eaux de vaisselle et d’urinoirs se déversaient dans les rues et, en été, la stagnation de ces liquides nous faisait respirer des relents inimaginables aujourd’hui.
Robert Sellin
Selon Robert Sellin, le Ra ou le Râ, comme il l’écrit, avait une fonction très particulière pour les habitants du bourg : « Toutes les eaux de vaisselle et d’urinoirs se déversaient dans les rues et, en été, la stagnation de ces liquides nous faisait respirer des relents inimaginables aujourd’hui. Malgré tout ce manque d’hygiène collective, il y avait moins de malades qu’aujourd’hui. Mais l’évacuation de tous ces immondices, comment se faisait-elle ? Heureusement qu’il y avait nos petits ruisseaux qui allaient à la mer. Pour l’est du bourg, nous avions le Râ qui prenait sa source au lavoir de Ster-Laë, vieille route de Névez, route de Kergleuhan aujourd’hui. La vidange des seaux se faisait un peu plus bas à Ster-Poloker, jouxtant le cimetière. Le ruisseau Râ passait par Roudouic où il y avait également un vide-seaux. Le ruisseau rejoignait Pont-Kerbrat, autre vide-seaux, et allait se jeter dans le Minaouët où la marée se chargeait de disperser toutes ces saletés. »6
Sans aucun doute, les effluves des trois abattoirs de Trégunc finissaient également par rejoindre le Ra : l’abattoir de Jojo Le Maoût, vieille route de Concarneau, celui de Jean Guillou en haut de Grajine (actuellement pharmacie du Centre) et le troisième tenu par Jos Guiffant, autrefois place de l’église, à proximié de l’emplacement de l’actuel cabinet médical. Une habitante du bourg relate ses souvenirs quand elle était petite fille en 1936 : « Ah, tout ce sang qui descendait de l’abattoir jusqu’à notre chemin et qui attirait tous ces rats. » Le tout-à-l’égout était bien loin d’exister à Trégunc.
Le vallon de Roudouic
Aujourd’hui, Pont-Loker n’existe plus et le cours d’eau qui passait sous ce pont coule désormais sous terre dans des buses, pour ressortir une centaine de mètres plus loin dans la verte prairie de Prat Roudouic, le vallon de Roudouic, qu’un panneau de la municipalité cite comme un exemple de zone naturelle où « la flore et la faune spontanées, dans une ambiance champêtre grâce aux essences locales, sont entretenues de manière écologique, avec une fauche une à deux fois par an ». Un agréable sentier ombragé emprunte ce corridor verdoyant jusqu’au pont qui permet à la route de Saint-Philibert de franchir le ruisseau. Sur le cadastre de 1845, c’est Pont-Roudouic, la route faisait une boucle à cette époque ; l’ancien tracé existe toujours. La voie actuelle date des années 1930. Le toponyme Roudouic signifie le petit gué, sans doute à une époque plus ou moins lointaine, le modeste débit du ruisseau ne méritait-il pas encore un pont.
Le vallon de Roudouic
Puis, une nouvelle fois, le Ra doit aujourd’hui prolonger sa course sous terre sur environ deux cents mètres pour resurgir dans le pré nommé Glazenn roudouic, la pelouse verdoyante de Roudouic, un frais vallon entre Ros kozh et Rous gwaremm, le vieux coteau et le coteau de la garenne. La pente des versants boisés de la vallée s’accentue et le Ra s’apprête maintenant à se faufiler entre les blocs granitiques d’impressionnants chaos dessinés par des millénaires d’érosion. Certains rochers portent les stigmates des tailleurs et des fendeurs de pierres des siècles passés. Les eaux ravivées quittent cet amoncellement de grosses pierres et entrent dans le pré du nouveau lavoir, Prat ar ster nevez ; ce nouveau lavoir et cette fontaine sont mentionnés sur le plan cadastral de 1845. Des pierres en granite entourent le lavoir et protègent la fontaine d’où jaillit une eau claire qui, après avoir traversé un petit étang récemment aménagé, vient grossir le Ra voisin. C’est un havre de paix propice à la méditation et à l’observation de la nature !
Le Ra poursuit son chemin à la lumière dans les prairies de Croissangar où il reçoit un affluent venant du Huellou, le village d’en haut. Le toponyme Croissangar pourrait trouver une explication à partir de la forme ancienne Kroascongar relevée par Arthur Le Beux7 et, selon Albert Deshayes, Congar (Concar) issu du nom du troisième comte de Cornouaille ; le second élément, car, signifie ami, parent ; Concar, né vers 660, serait le fils d’un comte de Bretagne, Urbien, lui-même fils du roi Judicael. Concar épouse Azénor qui lui donnera une fille Ninice8. Y a-t-il un lien avec le Pont-Ninic, qui aurait pu anciennement être Pont-Ninice dont il est question dans le paragraphe suivant ? quant au terme Kroas (Kroaz) il pourrait bien faire référence à une ancienne croix dont la présence était autrefois suggérée par le nom de deux parcelles en bord de chemin au sud du Huellou, Roz ar groës et Parc ar grois (cadastre de 1845).
Pont-Kerbrat
Le Ra, perdu dans la végétation riveraine, s’engage à Pont-Kerbrat, du nom de la ferme voisine, Kerbrat, la ferme du pré ou de la prairie ; Kerbrat peut aussi être un patronyme. À proximité de la ferme, d’après le plan de 1845, le Ra arrive dans un étang, Al lenn, où se jette aussi un ruisseau surgissant au bas du bourg, près de la route de Concarneau ̶ il y avait dans ce vallon une fontaine et un lavoir ̶ puis cet affluent passe sous Pont-Ninic situé aujourd’hui route de Pont-Prenn. Pont-Ninic sur le plan cadastral de 1845, Pont-Ninie selon les Souvenirs d’enfance d’Yves Cariou9, peut-être aussi Pontinic, en effet, deux parcelles voisines s’appellent Tachenn pontinic, devenues aujourd’hui Tachenn-Pontic, la parcelle du petit pont, sans oublier l’éventuel lien avec Ninice évoquée dans le paragraphe précédent. Les arbres tombés dans le lit perturbent l’écoulement de l’eau et l’équilibre biologique du ruisseau en formant des barrages (embâcles).
Un peu en aval de Pont-Ninic, il arrive que les chevreuils viennent boire en s’approchant du lit sableux du ruisseau, laissant les traces de leurs pas dans la vase des berges ; à proximité, l’aménagement d’un cheminement doux devrait permettre aux piétons et cyclistes de faire le tour du bourg (5 km).
L ’ancien étang de Kerbrat a été comblé, il n’apparaît plus sur les vues aériennes de 1948. Au début des années 2000, un autre étang a été créé quelques dizaines de mètres en aval et le Ra passe à proximité de ce plan d’eau. Le débit de la rivière a maintenant pris de l’ampleur et la voici qui se glisse sous le pont situé au sud de Kerpaul, Pont-Kerpaul tout simplement.
À proximité de Kerbrat et de Kerpaul, lors d’une prospection aérienne en 2002, Roger Bertrand a repéré des vestiges archéologiques, traces d’un enclos fossoyé dont la datation reste indéterminée. À cet endroit, une zone de présomption de prescriptions archéologiques, située de part et d’autre de la route de Pont-Prenn, est traversée par le Ra10.
Pont-Prenn
Le ruisseau de Coat-Pin passe à Pont-Mélan, Melan, possible nom du ruisseau ou toponyme provenant du prénom Mélaine ou du nom Maelan, ou encore de melen, la couleur jaune. Selon Albert Deshayes melen trouve aussi son origine dans milin (moulin) comme dans Coat-Mélen à Riec-sur-Bélon. Meland signifie aussi le merrain, le bois de chêne qui entre dans la fabrication des barriques. Ce ruisseau, rejoint par celui de Mesangroas (Mez-an-Groës ou Mes-an-Groas sur l’état de section de 1846) passe ensuite à Pont-Mein, le pont de pierres, avant de se raccorder au Ra.
Mesangroas (Maezangroaz) est composé de maez grande surface de terre ouverte, openfield, souvent propriété de plusieurs personnes suivi de l’article an et de groaz (kroaz) qui veut dire croix.
Dans les années 1960-1970, les enfants de Kerlucas-Bian viennent souvent jusqu’au ruisseau qui coule dans la parcelle nommée Prat Lucas, c’est un de leurs terrains de jeu, non loin du confluent du Ra et du ruisseau de Pont-Melan. Dans la prairie, les filles ont trouvé de la terre glaise, elles la façonnent en toutes sortes d’objets avec lesquels elles joueront à la dînette. Les garçons préfèrent construire une cabane dans un vieil arbre. Un peu plus en amont, une fontaine alimente un lavoir sommairement entouré de pierres plates où les femmes viennent régulièrement faire la lessive. L ’eau savonneuse rejoint un peu plus bas le ruisseau de Pont-Melan puis le Ra. « Les femmes menaient la brouette équipée d’une roue en bois cerclée de fer. Cette brouette était lourdement chargée : la caisse en bois et son coussin de protection, la lessiveuse et le cube de colorant bleu Reckitt pour donner de l’éclat au linge, le savon de Marseille cubique, insaisissable pour les petites mains, la brosse à chiendent et enfin le battoir à main comme celui de la mère Denis dans la publicité de la machine à laver le linge Vedette. Sans oublier le linge, bien sûr ! C’était le salon en plein air où l’on commérait et causait chiffons, où l’on chantait les dernières chansons à la mode comme Les lavandières du Portugal interprétée par Jacqueline François. Dans les années 1960, le puisatier de Trégunc, Jos Caradec, a fabriqué en complément de son métier de nombreux lavoirs individuels à un compartiment, en béton armé. Ensuite, la machine à laver électrique a fait péricliter tous ces lavoirs. »11
Le Ra a grossi en accueillant les eaux de son nouvel affluent, il charrie du sable et des gravillons issus de la dégradation du sol granitique. Quand le courant s’assagit, les alluvions se déposent au fond du lit du ruisseau qui doit maintenant s’engager sous Pont-Prenn, c’est-à-dire le pont en bois, parfois de simples rondins posés en travers de la rivière ; aujourd‘hui, point de bois, ce passage sous la route est busé.
Dans les années 1950, aux beaux jours, les enfants de Kroas-Voaler peuvent, pour revenir de l’école, de nouveau emprunter le chemin de Pont-Prenn ; en hiver, la boue le rendait impraticable. La végétation renaissante inspire les garçons, ils utilisent de jeunes rameaux de châtaigniers ou de saules pour en faire des sifflets. Au bord du ruisseau, ils fabriquent de petits moulins à eau. Deux branches fourchues supportent l’axe équipé de pales en bois et la rotation de cet assemblage sommaire, par l’unique énergie hydraulique, les émerveille ; mais ils doivent se méfier des sangsues qui collent à la peau, faut-il s’en étonner quand on sait toutes les immondices qui en amont polluent les eaux, les sangsues se nourrissent de sang, certaines sangsues résistent aux pollutions organiques. Cependant, ce sont des instants de découvertes impromptues dont s’instruisent les enfants : dans un trou d’eau un peu plus calme nagent des têtards qu’ils tentent de capturer. Dans la végétation qui borde le ruisseau, les oiseaux nichent, certains enfants collectionnent les œufs de tailles et de couleurs très variées12. Occupations et mœurs d’une époque révolue pour les enfants de la campagne !
Penn-Prat
En aval de Pont-Prenn, le Ra reçoit les eaux, aujourd’hui mystérieusement souterraines, du ruisseau de Kerambroc’h – broc’h signifie blaireau13 – avant d’aller folâtrer sur les terres du hameau de Penn-Prat, penn, l’extrémité suivi de prat, prairie. À proximité d’un petit bois, un vieil arbre tombé dans la rivière provoque une cascade qui bougonne contre cet obstacle inattendu. Les eaux un peu plus gonflées par les pluies récentes s’engouffrent sous Pont-Guichard en bas de Gwaremm-Zu (la garenne sombre). Albert Deshayes évoque le toponyme Pont-Guichard à Trégunc, le nom de personne Guichard émanerait « du germanique Wighard, formé de wig (combat) et de hard (dur) »14, de là à imaginer d’improbables durs combats qui auraient eu lieu dans un lointain passé, dans la sombre garenne voisine… Yves Cariou cite la prononciation locale Pont Guilbalc’h, sans en donner l’étymologie.
Le confluent du Minaouët
Voici bientôt un nouveau busage, réalisé à l’époque des remembrements des années 1960 et de la construction d’un nouveau tronçon de route reliant Lambell à la grande route départementale, il y avait là un lavoir autrefois. L ’ancien tracé de la route empruntait la rue Louis Sellin d’aujourd’hui et Pont-ar-Vrac’h, le denier pont au-dessus du Ra avant qu’il ne se jette dans le Minaouët. Cet ancien pont comporte un appareillage particulier : deux murs en rive et un mur central en pierres supportent deux séries de pierres plates posées horizontalement pour constituer le tablier, l’ensemble est en granite local. Cette technique a été utilisée pour la construction de plusieurs ponts à Trégunc. Sur la signification de Pont-ar-Vrac’h figurant sur le cadastre de 184515, les hypothèses sont multiples. Albert Deshayes rapproche Vrac’h de Gwrac’h, vieille femme, sorcière, que l’on retrouve dans trente-cinq noms de lieux sous des graphies différentes comme, Pont-ar-Voarc’h en Bénodet en 1870 et aussi en Clohars-Fouesnant en 1840. Autre hypothèse évoquée par le site Kerofis : wrac’h en toponymie a plutôt le sens de monceau, tas (de pierres). Les noms ar Wrac’h sont très fréquents sur le littoral ; ici, avant la construction de ce pont, en venant de Kerlary, le passage de la rivière aurait emprunté un gué fait de pierres… un raccourci pour rejoindre l’ancien Pont-Minaouët sur la route de Lanriec. Une troisième idée est émise par André Cornec16, Vrac’h peut aussi signifier un petit cours d’eau.
Après son passage sous Pont-ar-Vrac’h, le Ra se jette dans le Minaouët à Poul-Kranked, le trou à crabes . Est-ce là qu’autrefois les facétieux garnements du bourg pêchaient les crabes verts dont ils garnissaient les bénitiers de l’église ?
Ainsi murmure à qui sait l’écouter l’humble Ruisseau qui rêve encore de quiétude et de considération…
Une urbanisation de plus en plus intense du bassin versant du Ra
Jusqu’au milieu du XXe siècle, le bassin versant du Ra est essentiellement tourné vers une activité agricole organisée autour de plusieurs fermes réparties sur ce territoire de bocage. Sur la vue aérienne de 1948 (ci-dessous), on note de petites parcelles cultivées et quelques autres rocailleuses difficilement cultivables et laissées en landes mais régulièrement exploitées pour les litières ou la nourriture des chevaux… Les haies souvent modestes qui entourent ces parcelles marquent le paysage, elles fournissent le bois nécessaire à l’alimentation des grandes cheminées pour la cuisson des aliments et le chauffage. Çà et là, la campagne laisse paraître des vergers indispensables à la fabrication d’un cidre renommé, alors boisson quotidienne de nombreux Tréguncois.
Paysage rural, paysage urbain
Dans les années 1960, le remembrement a comme objectif de moderniser l’agriculture, de produire plus, notamment en regroupant et agrandissant les parcelles d’une même exploitation, certains talus sont arasés, des haies et des vergers disparaissent, certains ruisseaux sont busés, des chemins sont effacés et de nouvelles routes sont construites. Le développement du machinisme et l’utilisation des intrants améliorent le rendement des cultures. C’est une première modification importante du paysage de la commune, toutefois le caractère rural est globalement conservé même si l’on perçoit davantage d’habitations. Une deuxième modification se réalise un peu plus tard, la commune de Trégunc, comme d’autres communes littorales, attire de nouveaux habitants. On peut alors noter la construction de nombreuses maisons comme celles qui apparaissent dans le pentagone délimité par les hameaux de Kergleuhan, Coat-Pin, Lambell, Pont-Minaouët et le bourg. Sur une vue aérienne de 2018, paysage rural et paysage périurbain se distinguent nettement.
1948
1968
2018
Évolution du paysage du bassin versant du Ra en 70 ans, de 1948 à 2018. Le bourg de Trégunc perd inéluctablement son âme de village rural et devient une petite ville qui s’étend d’année en année… (photos IGN)
L ’attrait du littoral
De 1962 à 2020, la population de Trégunc augmente de 41%, passant de 5002 à 7058 habitants. L ’attractivité des communes littorales est croissante, surtout à partir de 1975. Beaucoup de ménages de nouveaux retraités s’y installent ou reviennent au pays, ce qui entraîne un certain vieillissement de la population ; en 2019, plus de 48,4 % des personnes de référence des ménages tréguncois sont retraitées17. L ’attrait touristique engendre la spéculation immobilière, l’augmentation du nombre de locations saisonnières et du coût du logement excluant une part grandissante de la population des zones côtières. L ’installation des jeunes couples est rendue plus difficile, ce qui contribue à la création d’un déséquilibre dans la structure de la population (âges et profils). En 2022 (sources INSEE), la proportion de résidences secondaires est importante, 26,9% de l’ensemble des logements ; elles sont au nombre de 1375 sur un total de 5108 logements que compte la commune, des maisons individuelles à 90,2%. En 1968, Trégunc ne recensait que 1665 logements dont 156 résidences secondaires (9,3 %) ; en une cinquantaine d’années, pour une population multipliée par 1,4, le nombre de logements a été multiplié par trois et le nombre de résidences secondaires par 8,5. La pression immobilière a fait progressivement disparaître certains espaces agricoles et a fortement atténué le caractère rural historique qui, en maints endroits, a même disparu18. Ces changements, combinés aux évolutions des pratiques agricoles, ont tendance à réduire les spécificités bocagères de certaines zones, comme celle du bassin versant du Ra19.
Trégunc : En 2023, le territoire enregistre 28 % de résidences secondaires. Se loger à l’année devient mission impossible… la commune comptait fin 2022 près de 262 locations touristiques de courte durée… à ce jour, les services de la mairie comptent 730 demandes de logements…
Ouest-France du 27 septembre 2023
Le plan local d’urbanisme
Dans le bassin versant du Ra, les berges des ruisseaux sont de qualité moyenne et leurs lits dégradés. Il reste quelques prairies humides où de modestes boisements soulignent le tracé des cours d’eau. Sur le plan local d’urbanisme (PLU), ces zones humides naturelles constituent des trames vertes et bleues qui doivent en principe préserver les fonctionnements écologiques qui s’y opèrent. Néanmoins, l’urbanisation et les pratiques agricoles ont des répercussions assez fortes sur l’environnement et les habitats naturels, créant des obstacles plus ou moins perméables au passage des animaux ; les prairies, les haies et les zones humides, sont souvent détruites ou fragmentées, ce qui affecte la faune et la flore locales. Quelques massifs forestiers épars, parfois générés là où l’agriculture a régressé, accueillent quelques espèces20. Quand l’agriculture change ou perd certaines terres, c’est tout un paysage et un patrimoine qui se dégradent. En 2023, plus de la moitié des 360 ha du bassin versant du Ra sont occupés par le bâti, réduisant d’autant l’emprise et les vertus du bocage qui constitue un réservoir de biodiversité, une barrière à l’érosion des sols, qui participe à la reconquête de la qualité des eaux et à la captation du carbone21. Quand l’eau ruisselle, son périple pour atteindre les ruisseaux est plus rapide, mais elle ne pénètre plus les sols et, en période d’étiage, les zones moins humides n’alimentent plus les sources ; il arrive alors que les minces filets d’eau des ruisseaux s’évanouissent. À Trégunc, les objectifs du PLU précisent : « Cela se traduit par la limitation de l’étalement urbain, dévoreur d’espaces, destructeur de milieux naturels, consommateur de ressources naturelles et créateur d’éloignement social et la volonté de privilégier le développement de l’urbanisation à l’échelle des principaux pôles de vie de la commune et, en particulier, à l’échelle du bourg. Trois volets ont été priorisés : • le volet social afin de permettre à des populations d’âges et de milieux différents de vivre sur le territoire communal, • le volet économique afin de conserver le caractère productif de la commune et renforcer son attractivité, • le volet environnemental qui vise à protéger l’environnement et à valoriser les richesses du patrimoine communal. C’est aussi un projet pour continuer à accueillir de nouveaux habitants, sans transformer l’identité de « petite ville » de Trégunc, en atteignant, au maximum, une population de 8 000 habitants à l’horizon 2030. Il traduit en outre une forte volonté d’assurer une véritable mixité sociale en faisant de l’accueil des jeunes ménages une priorité22 »
Le bourg se densifie et s’étend
Le PLU de Trégunc, approuvé le 7 juillet 2020, prévoit une extension de l’urbanisation sur les parcelles bordant la route de Pont-Prenn à l’ouest du bourg. Globalement, entre 8 et 9 ha changent de destination, passant de secteur agricole à secteur à urbaniser.
PLU 2020 : La zone marquée 1AUhb correspond à un secteur destiné à l’habitat et aux activités compatibles avec l’habitat (commerces, services, …), urbanisation à court et moyen terme, environ 3 ha. La zone marquée 2AUh correspond à un secteur destiné à l’habitat et aux activités compatibles avec l’habitat (commerces, services, …), urbanisation à long terme, environ 4,5 ha. Ces zones sont protégées au titre de l’archéologie. Le tribunal administratif de Rennes a, dans son délibéré après l’audience du 4 décembre 2020, validé ce dispositif (dessin sur photo IGN).
Le bourg de Trégunc : 75 ans d’évolution (1948-2024)
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Vers quel avenir ?
La loi Climat et résilience d’août 2021 obligera les communes à réduire la consommation d’espaces agricoles et naturels. Le Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT) de la Communauté d’agglomération, dans sa version révisée approuvée le 12 février 2026 comprend “de nombreuses règles ou recommandations applicables aux plans locaux d’urbanisme ou à d’autres politiques publiques.” Parmi celles-ci figure “La diminution importante des possibilités de consommation d’espaces naturels ou agricoles par l’urbanisation : -42% dès 2031, -65% en 2041 et zéro artificialisation nette en 2050, telle que prescrit par la Loi”.
❝Aujourd’hui, ce document d’urbanisme [le PLU] nécessite une révision générale, afin de prendre en compte les évolutions intervenues depuis son approbation, notamment en matière réglementaire❞ a annoncé le maire Olivier Bellec.
Le Télégramme du 28 mai 2026
L ’équation est difficile à résoudre quand il s’agit de trouver un équilibre entre deux injonctions qui semblent contradictoires, limiter l’artificialisation des sols et répondre au besoin de logements de la population, y compris des ménages aux revenus modestes, qui recherchent souvent une installation dans un cadre de vie de qualité avec un accès à la nature.
❝Trégunc devrait compter 700 logements sociaux, il en manque près de 500…❞ constate le préfet lors de sa visite à Trégunc le 2 juin 2026 (Ouest-France du 3 juin 2026).
Cela, en prenant soin de la biodiversité, des espaces naturels, de l’économie locale… et du patrimoine !
Entre 2011 et 2024, à Trégunc, 29,63 ha d’espace (0,59% de la surface communale) ont été artificialisés, dont 22,87 ha pour l’habitat. (Portail de l’artificialisation des sols)
L ’article L101-2 du Code de l’urbanisme (déc 2023) énonce les objectifs que les autorités publiques doivent poursuivre dans leurs actions en matière d’urbanisme, tout en respectant les principes du développement durable. On notera entre autres un équilibre à favoriser entre les populations vivant dans les zones urbaines et rurales, la lutte contre l’étalement urbain, une utilisation économe des espaces naturels, la préservation des espaces affectés aux activités agricoles et forestières et la protection des sites, des milieux et paysages naturels… la protection, la conservation et la restauration du patrimoine culturel ; la protection des milieux naturels et des paysages, la préservation de la qualité de l’air, de l’eau, du sol et du sous-sol, des ressources naturelles, de la biodiversité, des écosystèmes, des espaces verts ainsi que la création, la préservation et la remise en bon état des continuités écologiques…23
(texte et photos – Roland Picard, sauf vues aériennes IGN)
Le PLU de Trégunc fera l’objet d’une révision dès 2026, un chantier qui ❝peut prendre jusqu’à trois ans au cours desquels des réunions publiques seront organisées avec l’intervention d’une commissaire enquêtrice. Un processus long, mais essentiel pour encadrer le développement de la commune❞.